L’émergence
du musette constitue une véritable révolution sociologique et
acoustique. Ce genre musical naît de la collision entre l’exode rural
français et l’immigration transalpine au sein des quartiers insalubres
du Paris de la révolution industrielle.
La topographie sociale de l’Est de Paris (1830-1880)
Sous
l’effet des transformations haussmanniennes, la population ouvrière est
refoulée vers l’Est parisien. Le quartier de la Roquette et la rue de
Lappe deviennent le réceptacle d'une immigration de survie.
Les bougnats, les Auvergnats fuyant la misère du Massif central,
s'imposent dans le commerce du charbon, du bois et de la boisson. Leurs
commerces, petits et sombres, se transforment le week-end en
arrière-boutiques de danse où les joueurs de cabrette font danser la
bourrée. Le terme musette désigne alors le petit soufflet sous le bras
du joueur (le cabrettaire). C'est un microcosme qui défend ses
traditions dans un cercle assez fermé.
Le choc technologique italien et la guerre des cordes (1880-1900)
À partir
des années 1880, le creusement des forts de Paris et du métro draine
des milliers d'ouvriers originaires d’Italie et de la région de
Marseille qui cohabitent avec les Auvergnats.
Les Italiens apportent avec eux l'accordéon diatonique. L’affrontement
musical est immédiat. Les cabrettaires méprisent la « boîte à frissons
», perçue comme un instrument d'usine dépourvu d'âme. Les bals de la
rue de Lappe deviennent le théâtre de bagarres récurrentes.
La fusion dynastique et l'invention du "Vibrato Musette"
La
transition du conflit à la fusion s'organise autour de stratégies
matrimoniales et d'innovations de lutherie. La figure centrale de cette
transition est la dynastie Péguri. Le père, Félix Péguri, facteur
d’accordéons italien, s'installe à la Bastille. Ses fils, notamment
Charles Péguri, vont briser la frontière culturelle.
En 1902, Charles Péguri épouse la fille d'Antoine Bouscatel, le roi des
cabrettaires auvergnats. Cette alliance scelle la paix des braves.
Techniquement, les frères Péguri transforment l'instrument :
- Ils
participent à la transition vers l'accordéon chromatique (système
uni-sonore : une touche produit la même note en poussant ou en tirant).
- Ils créent le clavier à boutons moderne, offrant une vélocité supérieure au piano.
- Ils
inventent l'accordage musette : pour chaque note, deux ou trois lames
sont accordées à des fréquences légèrement décalées. Ce
mini-désaccordage produit un battement acoustique aigu qui donne de
l’ampleur au son et compense l'absence d'amplification.
L'hybridation manouche et l'âge d'or du Swing (1920-1940)
Libéré de
la tutelle exclusive de la bourrée, l'accordéon s'empare des danses de
salon européennes (valse, polka) et les accélère pour correspondre à la
frénésie citadine. C'est la naissance de la valse musette, caractérisée
par son sens de la syncope et ses cascades de doubles croches.
Une troisième composante migratoire vient alors bouleverser le genre :
les Manouches de la zone des fortifications (les "fortifs"). Des
guitaristes comme Matelo Ferret et le jeune Django Reinhardt intègrent
les orchestres de musette de l'entre-deux-guerres. La guitare remplace
définitivement le piano ou le jaspard (la batterie rudimentaire).
L'harmonie s'enrichit des accords diminués et du chromatisme propre au
jazz américain naissant.
Le genre atteint son paroxysme dans les années 1930 avec des virtuoses
comme Gus Viseur ou Tony Murena, créateurs du style gipsy swing ou
musette swing. La mélopée nostalgique des faubourgs parisiens fusionne
avec l'improvisation du jazz.
La Seconde Guerre mondiale (1939-1945) : Entre censure, restrictions et bals clandestins
Pendant
l'Occupation, le musette subit de plein fouet les bouleversements
politiques et les privations matérielles. L'histoire du genre durant
cette période est marquée par une dualité profonde entre l'interdiction
officielle et une intense créativité souterraine.
- La
prohibition des bals populaires : Dès le début de l'Occupation, les
autorités allemandes interdisent les bals publics. Officiellement,
l'heure est au recueillement national et à l'ordre moral. Les dancings
et les guinguettes doivent fermer leurs portes.
- Le
phénomène des bals clandestins : Bravant les interdictions, la jeunesse
parisienne et de province se réunit en secret dans des granges, des
arrière-boutiques ou des caves. Les accordéonistes y joue sans
amplification, souvent entourés de guetteurs pour prévenir l'arrivée de
la police. Ces soirées deviennent des espaces de résistance passive et
de liberté.
- La
persécution des musiciens manouches : La guerre frappe durement la
composante swing du musette. Le régime nazi persécute les populations
roms et manouches. Beaucoup de musiciens doivent se cacher ou fuir.
Django Reinhardt parvient à rester à Paris sous protection d’officiers
allemands amateurs de jazz, mais l'âge d'or de la collaboration étroite
entre guitaristes manouches et accordéonistes de bal est brutalement
freiné.
- L'émergence
du Swing sous le manteau : Malgré la censure allemande qui qualifie le
jazz de « musique dégénérée », les accordéonistes comme Gus Viseur ou
Albert Carrara continuent d'enregistrer. Pour contourner
l'interdiction, les titres anglophones sont traduits ou maquillés.
C'est l'époque où le style "Musette Swing" se fige sur de grands
disques de cire, apportant un vent de modernité et d'évasion à une
population opprimée.
L'immédiat après-guerre (1945-1960) : L'explosion médiatique
À la
Libération, la France veut danser pour oublier les années sombres.
C’est le grand retour des bals de rue du 14 juillet et l’explosion des
dancings de la Bastille. Le musette connaît une immense popularité. Des
grands noms comme Jo Privat ou Marcel Azzola continuent de faire vivre
un musette exigeant au bal du Balajo où ils mélangent le musette avec
le be-bop naissant et le swing. Les radios crochets se multiplies et Le
monde du disque est en plein essor. L'accordéon s'invite dans tous les
foyers. Les accordéonistes deviennent les têtes d'affiche du Tour de
France. Yvette Horner précède les coureurs, assise sur un siège fixé
sur le toit des voitures, bien installée dans la caravane publicitaire.
L'instrument symbolise alors la France festive en recherche
d’insouciance et de liberté après les années de souffrance et de
privations de la grande guerre encore présente dans toutes les mémoires.