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Christian Brut

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L'HISTOIRE DU MUSETTE



L’émergence du musette constitue une véritable révolution sociologique et acoustique. Ce genre musical naît de la collision entre l’exode rural français et l’immigration transalpine au sein des quartiers insalubres du Paris de la révolution industrielle.


La topographie sociale de l’Est de Paris (1830-1880)


Cabrette

Sous l’effet des transformations haussmanniennes, la population ouvrière est refoulée vers l’Est parisien. Le quartier de la Roquette et la rue de Lappe deviennent le réceptacle d'une immigration de survie.
Les bougnats, les Auvergnats fuyant la misère du Massif central, s'imposent dans le commerce du charbon, du bois et de la boisson. Leurs commerces, petits et sombres, se transforment le week-end en arrière-boutiques de danse où les joueurs de cabrette font danser la bourrée. Le terme musette désigne alors le petit soufflet sous le bras du joueur (le cabrettaire). C'est un microcosme qui défend ses traditions dans un cercle assez fermé.

Le choc technologique italien et la guerre des cordes (1880-1900)


accordéon diatonique

À partir des années 1880, le creusement des forts de Paris et du métro draine des milliers d'ouvriers originaires d’Italie et de la région de Marseille qui cohabitent avec les Auvergnats.
Les Italiens apportent avec eux l'accordéon diatonique. L’affrontement musical est immédiat. Les cabrettaires méprisent la « boîte à frissons », perçue comme un instrument d'usine dépourvu d'âme. Les bals de la rue de Lappe deviennent le théâtre de bagarres récurrentes.


La fusion dynastique et l'invention du "Vibrato Musette"

La transition du conflit à la fusion s'organise autour de stratégies matrimoniales et d'innovations de lutherie. La figure centrale de cette transition est la dynastie Péguri. Le père, Félix Péguri, facteur d’accordéons italien, s'installe à la Bastille. Ses fils, notamment Charles Péguri, vont briser la frontière culturelle.
En 1902, Charles Péguri épouse la fille d'Antoine Bouscatel, le roi des cabrettaires auvergnats. Cette alliance scelle la paix des braves. Techniquement, les frères Péguri transforment l'instrument :

  • Ils participent à la transition vers l'accordéon chromatique (système uni-sonore : une touche produit la même note en poussant ou en tirant).
  • Ils créent le clavier à boutons moderne, offrant une vélocité supérieure au piano.
  • Ils inventent l'accordage musette : pour chaque note, deux ou trois lames sont accordées à des fréquences légèrement décalées. Ce mini-désaccordage produit un battement acoustique aigu qui donne de l’ampleur au son et compense l'absence d'amplification.

L'hybridation manouche et l'âge d'or du Swing (1920-1940)

Libéré de la tutelle exclusive de la bourrée, l'accordéon s'empare des danses de salon européennes (valse, polka) et les accélère pour correspondre à la frénésie citadine. C'est la naissance de la valse musette, caractérisée par son sens de la syncope et ses cascades de doubles croches.
Une troisième composante migratoire vient alors bouleverser le genre : les Manouches de la zone des fortifications (les "fortifs"). Des guitaristes comme Matelo Ferret et le jeune Django Reinhardt intègrent les orchestres de musette de l'entre-deux-guerres. La guitare remplace définitivement le piano ou le jaspard (la batterie rudimentaire). L'harmonie s'enrichit des accords diminués et du chromatisme propre au jazz américain naissant.
Le genre atteint son paroxysme dans les années 1930 avec des virtuoses comme Gus Viseur ou Tony Murena, créateurs du style gipsy swing ou musette swing. La mélopée nostalgique des faubourgs parisiens fusionne avec l'improvisation du jazz.


La Seconde Guerre mondiale (1939-1945) : Entre censure, restrictions et bals clandestins

Pendant l'Occupation, le musette subit de plein fouet les bouleversements politiques et les privations matérielles. L'histoire du genre durant cette période est marquée par une dualité profonde entre l'interdiction officielle et une intense créativité souterraine.

  • La prohibition des bals populaires : Dès le début de l'Occupation, les autorités allemandes interdisent les bals publics. Officiellement, l'heure est au recueillement national et à l'ordre moral. Les dancings et les guinguettes doivent fermer leurs portes.
  • Le phénomène des bals clandestins : Bravant les interdictions, la jeunesse parisienne et de province se réunit en secret dans des granges, des arrière-boutiques ou des caves. Les accordéonistes y joue sans amplification, souvent entourés de guetteurs pour prévenir l'arrivée de la police. Ces soirées deviennent des espaces de résistance passive et de liberté.
  • La persécution des musiciens manouches : La guerre frappe durement la composante swing du musette. Le régime nazi persécute les populations roms et manouches. Beaucoup de musiciens doivent se cacher ou fuir. Django Reinhardt parvient à rester à Paris sous protection d’officiers allemands amateurs de jazz, mais l'âge d'or de la collaboration étroite entre guitaristes manouches et accordéonistes de bal est brutalement freiné.
  • L'émergence du Swing sous le manteau : Malgré la censure allemande qui qualifie le jazz de « musique dégénérée », les accordéonistes comme Gus Viseur ou Albert Carrara continuent d'enregistrer. Pour contourner l'interdiction, les titres anglophones sont traduits ou maquillés. C'est l'époque où le style "Musette Swing" se fige sur de grands disques de cire, apportant un vent de modernité et d'évasion à une population opprimée.


L'immédiat après-guerre (1945-1960) : L'explosion médiatique

À la Libération, la France veut danser pour oublier les années sombres. C’est le grand retour des bals de rue du 14 juillet et l’explosion des dancings de la Bastille. Le musette connaît une immense popularité. Des grands noms comme Jo Privat ou Marcel Azzola continuent de faire vivre un musette exigeant au bal du Balajo où ils mélangent le musette avec le be-bop naissant et le swing. Les radios crochets se multiplies et Le monde du disque est en plein essor. L'accordéon s'invite dans tous les foyers. Les accordéonistes deviennent les têtes d'affiche du Tour de France. Yvette Horner précède les coureurs, assise sur un siège fixé sur le toit des voitures, bien installée dans la caravane publicitaire. L'instrument symbolise alors la France festive en recherche d’insouciance et de liberté après les années de souffrance et de privations de la grande guerre encore présente dans toutes les mémoires.
 

   
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